Nous sommes à présent en août. Mon année de LL.M ainsi que ma préparation pour le barreau de New-York sont terminées. C’est maintenant l’heure du bilan.
Au delà de ma situation personnelle et des raisons qui m’ont poussées à venir faire un LL.M aux Etats-Unis, c’est l’aventure du barreau de New-York et le fait d’entendre parler français partout dans la ville d’Albany pendant deux jours qui ont inspirées ces quelques réflexions sur un sytème qui leurre nombre d’étudiants étrangers.
1) Les raisons de l’engouement
Pour être avocat dans un grand cabinet parisien, être passé par l’université ne suffit plus. Les brochures des cabinets annoncent la couleur " formation en droit complétée par une école de commerce ou LL.M à l’étranger".
Pourquoi une telle exigence ? Tout simplement parce que l’université française n’est pas assez sélective. Il y a trop de candidats dans l’ensembles des programmes de Master et les cabinets, bien sûr fainéants et frileux dès qu’il s’agit de recrutement, préfèrent que d’autres sélectionnent les candidats à leur place.
Le seul problème c’est que si l’on peut trouver un lien entre l’activité d’avocat d’affaire et la formation dispensée en école de commerce (savoir lire un bilan, comprendre la stratégie de son client) à quoi peut bien servir d’étudier de façon superficielle quelques matières de droit américain pendant seulement un an ? A savoir parler anglais me direz vous. Là encore, il s’agit donc de combler les lacunes des universités françaises qui ne mettent pas suffisamment l’accent sur les langues étrangères. Surtout, à 35 000$ le cours d’anglais, c’est un peu cher payé. Car tous les ex-LL.M le reconnaissent volontiers, une fois de retour à Paris, le droit des contrats américain ou le cours de Torts du LL.M ne servent pas beaucoup.
2) Une discrimination par l’argent.
Exiger un LL.M est une forme de sélection, mais certainement pas celle que l’on est en droit d’attendre d’un système élitiste et républicain comme le notre. Entrer dans un programme LL.M, quel qu’il soit (les cabinets n’ont souvent aucune exigence quant à la qualité du programme ou de l’Université ; de toute façon, les recruteurs français ne connaissent que Harvard et Columbia) n’est pas particulièrement difficile. Ce qu’il faut, c’est un an à l’avance, préparer des dossiers (100$ par dossier), passer son TOEFL (150€), traduire ses diplômes (300€), demander son visa étudiant (200€), justifier d’au moins 50 000$ disponibles pour sa subsistance sur place…. Et enfin payer entre 25 000-40 000$ pour le LL.M lui même.
Les universités américaines ont bien compris leur intérêt d’ouvrir un programme LL.M et de l’ouvrir au plus grand nombre. Un étudiant en LL.M coûte en moyenne moins cher qu’un étudiant de J.D. mais rapporte environ 15 000$ de plus. Aujourd’hui toutes les universités proposent un programme généraliste ou " American Law " spécialement prévu pour accueillir les étudiants étrangers. Ils suivront en grande partie les cours de J.D. ce qui implique peu d’investissements supplémentaires. Jackpot.
3) L’attrait pour le rêve américain
Même si la plupart des étudiants français que j’ai croisé au cours de cette année disait modestement qu’il pensait rentrer en France, tous cherchaient tout de même un travail ou un stage aux Etats-Unis " au cas où ". Les blogs des étudiants en droit sont remplis de cette légende urbaine : partir aux Etats-Unis, tenter le barreau de New-York, court-circuiter le barreau de Paris et ses nouvelles exigences stupides, et commencer à travailler dans un grand cabinet de Mid-Town Manhattan pour 160 000$ par an en collaborateur junior. Le rêve américain en quelque sorte.
Seulement un tel schéma et tellement éloigné de la réalité qu’il s’agit d’avantage d’un mythe que d’un rêve. D’abord, parce qu’un LL.M généraliste n’ouvrent pas les portes des grands cabinets américains. Ces cabinets recrutent le plus souvent un an et demi à l’avance parmi des listes d’université bien définies et après un stage d’été effectué au cours de la deuxième année de J.D. Il reste peu de place pour des candidats au profil " différent " ou pour des étrangers et encore moins des français. L’expériences acquise avec un LL.M n’est pas suffisante pour travailler sur des dossiers de droit américain et les questions de droit purement français sont envoyées aux bureaux parisiens partenaires. En outre, le marché de l’emploi aux Etats-Unis est tel ces dernières années que même certains américains ayant obtenu leur J.D. dans des universités prestigieuses ont vu leur offre d’embauche retirée à la dernière minute.
Quand bien même un français arriverait à trouver un travail (idéalement à Manhattan bien sûr puisqu’aucun français ne considère quitter Paris pour Denver ou Fresno) il faudra ensuite passer par la loterie en vigueur pour l’obtention d’un visa de travail. Or, le gouvernement américain a décidé de limiter le nombre d’étrangers, pourtant titulaires de diplômes américains, habilités à rester travailler sur le territoire. Cette loterie est loin d’être une formalité puisque depuis deux ans maintenant, 40% des candidats se voient refuser le fameux sésame : le visa H1-B.
4) Le silence complice des universités américaines
Les responsables de programmes LL.M sont évidemment au courant de ces difficultés, tout comme ils sont au courant des attentes des étudiants étrangers lorsqu’ils déboursent 35 000$ pour une seule année d’études. Pourtant, ils ne disent vraiment jamais que trouver un travail est impossible (rien est impossible aux Etats-Unis, c’est bien connu). Les sites Internet ne mettent pas en garde les étudiants qui viendraient dans l’unique but de faire carrière aux USA, les services carrières organisent des ateliers CV et préviennent que le chemin sera long et difficile tout en racontant les " success stories " des étudiants des années antérieures en oubliant de préciser qu’elles sont rares et datent bien souvent de quelques années, avant que le " marché du LL.M " n’explose….
Par ailleurs, les étudiants LL.M sont exclus de bons nombres de statistiques prises en compte tous les ans dans l’établissement des fameux classements (" rankings ") des meilleures fac de droit. Du coup, les bureaux des carrières privilégient les américains pour les offres de stages ou d’emplois. Le nombre d’élèves de J.D. ayant un emploi à la fin de leur trois années d’études est un critère important dans les classements nationaux. Les embauches d’étudiants LL.M , elles, ne sont pas comptabilisées dans ces classements ; Pourquoi alors s’en préoccuper.
Pour conclure, je pense que partir faire un LL.M aux Etats-Unis doit être un geste bien pensé.
- Que souhaite-t-on vraiment, revenir travailler en France ou véritablement faire carrière aux Etats-Unis ? Pour rester travailler aux Etats-Unis, il faudra privilégier les universités bien classées et les programmes LL.M spécialisés, voire se donner la peine de faire un J.D. en trois ans.
- S’agit il véritablement d’une plus value pour son CV ? A bien des égards, une école de commerce française coûte moins cher et en dit plus sur le potentiel d’un candidat qu’un LL.M dont il est difficile d’évaluer le niveau.
- Cela en vaut–il la peine (l’argent ! !) ? En partant de l’autre coté de l’atlantique, il faut savoir changer de philosophie. On choisit un programme ou une fac selon ce qu’elle peut apporter en terme de retour sur investissement dans les 5 prochaines années. Un LL.M à 35 000$ (auxquels s’ajoutent 25 000$ pour vivre sur place) sera-t-il rentabilisé en France avec des salaires d’embauche qui tournent autour de 50 000 à 80 000€ par an ?
A en juger par la foule de français présents à Albany en juillet dernier pour le barreau de New-York, à leur petites Converses blanches et leur sac Longchamp très Assas style, je réalise que nombre d’entre eux n’ont pas eu à réaliser ce " pour-ou-contre " financier. Et c’est bien tout le problème de cette mode du LL.M. S’il s’agit d’un séjour tous frais payés par Papa pour apprendre l’anglais, pourquoi alors lui donner autant d’importance lors du recrutement en France ? En exigeant un LL.M les associés des cabinets parisiens sélectionnent des candidats bien nés et qui leur ressemblent, bien plus que " les meilleurs " candidats, comme ils aiment à le faire croire.
Au delà de ma situation personnelle et des raisons qui m’ont poussées à venir faire un LL.M aux Etats-Unis, c’est l’aventure du barreau de New-York et le fait d’entendre parler français partout dans la ville d’Albany pendant deux jours qui ont inspirées ces quelques réflexions sur un sytème qui leurre nombre d’étudiants étrangers.
1) Les raisons de l’engouement
Pour être avocat dans un grand cabinet parisien, être passé par l’université ne suffit plus. Les brochures des cabinets annoncent la couleur " formation en droit complétée par une école de commerce ou LL.M à l’étranger".
Pourquoi une telle exigence ? Tout simplement parce que l’université française n’est pas assez sélective. Il y a trop de candidats dans l’ensembles des programmes de Master et les cabinets, bien sûr fainéants et frileux dès qu’il s’agit de recrutement, préfèrent que d’autres sélectionnent les candidats à leur place.
Le seul problème c’est que si l’on peut trouver un lien entre l’activité d’avocat d’affaire et la formation dispensée en école de commerce (savoir lire un bilan, comprendre la stratégie de son client) à quoi peut bien servir d’étudier de façon superficielle quelques matières de droit américain pendant seulement un an ? A savoir parler anglais me direz vous. Là encore, il s’agit donc de combler les lacunes des universités françaises qui ne mettent pas suffisamment l’accent sur les langues étrangères. Surtout, à 35 000$ le cours d’anglais, c’est un peu cher payé. Car tous les ex-LL.M le reconnaissent volontiers, une fois de retour à Paris, le droit des contrats américain ou le cours de Torts du LL.M ne servent pas beaucoup.
2) Une discrimination par l’argent.
Exiger un LL.M est une forme de sélection, mais certainement pas celle que l’on est en droit d’attendre d’un système élitiste et républicain comme le notre. Entrer dans un programme LL.M, quel qu’il soit (les cabinets n’ont souvent aucune exigence quant à la qualité du programme ou de l’Université ; de toute façon, les recruteurs français ne connaissent que Harvard et Columbia) n’est pas particulièrement difficile. Ce qu’il faut, c’est un an à l’avance, préparer des dossiers (100$ par dossier), passer son TOEFL (150€), traduire ses diplômes (300€), demander son visa étudiant (200€), justifier d’au moins 50 000$ disponibles pour sa subsistance sur place…. Et enfin payer entre 25 000-40 000$ pour le LL.M lui même.
Les universités américaines ont bien compris leur intérêt d’ouvrir un programme LL.M et de l’ouvrir au plus grand nombre. Un étudiant en LL.M coûte en moyenne moins cher qu’un étudiant de J.D. mais rapporte environ 15 000$ de plus. Aujourd’hui toutes les universités proposent un programme généraliste ou " American Law " spécialement prévu pour accueillir les étudiants étrangers. Ils suivront en grande partie les cours de J.D. ce qui implique peu d’investissements supplémentaires. Jackpot.
3) L’attrait pour le rêve américain
Même si la plupart des étudiants français que j’ai croisé au cours de cette année disait modestement qu’il pensait rentrer en France, tous cherchaient tout de même un travail ou un stage aux Etats-Unis " au cas où ". Les blogs des étudiants en droit sont remplis de cette légende urbaine : partir aux Etats-Unis, tenter le barreau de New-York, court-circuiter le barreau de Paris et ses nouvelles exigences stupides, et commencer à travailler dans un grand cabinet de Mid-Town Manhattan pour 160 000$ par an en collaborateur junior. Le rêve américain en quelque sorte.
Seulement un tel schéma et tellement éloigné de la réalité qu’il s’agit d’avantage d’un mythe que d’un rêve. D’abord, parce qu’un LL.M généraliste n’ouvrent pas les portes des grands cabinets américains. Ces cabinets recrutent le plus souvent un an et demi à l’avance parmi des listes d’université bien définies et après un stage d’été effectué au cours de la deuxième année de J.D. Il reste peu de place pour des candidats au profil " différent " ou pour des étrangers et encore moins des français. L’expériences acquise avec un LL.M n’est pas suffisante pour travailler sur des dossiers de droit américain et les questions de droit purement français sont envoyées aux bureaux parisiens partenaires. En outre, le marché de l’emploi aux Etats-Unis est tel ces dernières années que même certains américains ayant obtenu leur J.D. dans des universités prestigieuses ont vu leur offre d’embauche retirée à la dernière minute.
Quand bien même un français arriverait à trouver un travail (idéalement à Manhattan bien sûr puisqu’aucun français ne considère quitter Paris pour Denver ou Fresno) il faudra ensuite passer par la loterie en vigueur pour l’obtention d’un visa de travail. Or, le gouvernement américain a décidé de limiter le nombre d’étrangers, pourtant titulaires de diplômes américains, habilités à rester travailler sur le territoire. Cette loterie est loin d’être une formalité puisque depuis deux ans maintenant, 40% des candidats se voient refuser le fameux sésame : le visa H1-B.
4) Le silence complice des universités américaines
Les responsables de programmes LL.M sont évidemment au courant de ces difficultés, tout comme ils sont au courant des attentes des étudiants étrangers lorsqu’ils déboursent 35 000$ pour une seule année d’études. Pourtant, ils ne disent vraiment jamais que trouver un travail est impossible (rien est impossible aux Etats-Unis, c’est bien connu). Les sites Internet ne mettent pas en garde les étudiants qui viendraient dans l’unique but de faire carrière aux USA, les services carrières organisent des ateliers CV et préviennent que le chemin sera long et difficile tout en racontant les " success stories " des étudiants des années antérieures en oubliant de préciser qu’elles sont rares et datent bien souvent de quelques années, avant que le " marché du LL.M " n’explose….
Par ailleurs, les étudiants LL.M sont exclus de bons nombres de statistiques prises en compte tous les ans dans l’établissement des fameux classements (" rankings ") des meilleures fac de droit. Du coup, les bureaux des carrières privilégient les américains pour les offres de stages ou d’emplois. Le nombre d’élèves de J.D. ayant un emploi à la fin de leur trois années d’études est un critère important dans les classements nationaux. Les embauches d’étudiants LL.M , elles, ne sont pas comptabilisées dans ces classements ; Pourquoi alors s’en préoccuper.
Pour conclure, je pense que partir faire un LL.M aux Etats-Unis doit être un geste bien pensé.
- Que souhaite-t-on vraiment, revenir travailler en France ou véritablement faire carrière aux Etats-Unis ? Pour rester travailler aux Etats-Unis, il faudra privilégier les universités bien classées et les programmes LL.M spécialisés, voire se donner la peine de faire un J.D. en trois ans.
- S’agit il véritablement d’une plus value pour son CV ? A bien des égards, une école de commerce française coûte moins cher et en dit plus sur le potentiel d’un candidat qu’un LL.M dont il est difficile d’évaluer le niveau.
- Cela en vaut–il la peine (l’argent ! !) ? En partant de l’autre coté de l’atlantique, il faut savoir changer de philosophie. On choisit un programme ou une fac selon ce qu’elle peut apporter en terme de retour sur investissement dans les 5 prochaines années. Un LL.M à 35 000$ (auxquels s’ajoutent 25 000$ pour vivre sur place) sera-t-il rentabilisé en France avec des salaires d’embauche qui tournent autour de 50 000 à 80 000€ par an ?
A en juger par la foule de français présents à Albany en juillet dernier pour le barreau de New-York, à leur petites Converses blanches et leur sac Longchamp très Assas style, je réalise que nombre d’entre eux n’ont pas eu à réaliser ce " pour-ou-contre " financier. Et c’est bien tout le problème de cette mode du LL.M. S’il s’agit d’un séjour tous frais payés par Papa pour apprendre l’anglais, pourquoi alors lui donner autant d’importance lors du recrutement en France ? En exigeant un LL.M les associés des cabinets parisiens sélectionnent des candidats bien nés et qui leur ressemblent, bien plus que " les meilleurs " candidats, comme ils aiment à le faire croire.